Tribunes

Est-ce que l’on change mieux par désir ou par contrainte ?

On dit souvent que les gens résistent au changement. Je ne crois pas que ce soit totalement vrai.

Les gens changent tous les jours :
ils changent d’habitudes, de métiers, de ville, de rythme, parfois même de vie.

En revanche, ils résistent souvent au changement lorsqu’il est perçu comme imposé.

Prenons l’exemple de l’énergie. Pendant des décennies, la voiture thermique a représenté une liberté : partir quand on veut, où l’on veut, sans y penser. Puis est arrivée la nécessité de transformer nos usages. Électrique, nouvelles mobilités, sobriété énergétique.

Le problème n’est pas forcément le changement lui-même. Le problème est parfois la sensation qu’il nous est retiré quelque chose avant qu’une autre solution ne soit devenue naturelle.

Une crise est un formidable accélérateur. Une hausse des prix, une pénurie ou une contrainte poussent souvent à regarder ailleurs. Mais une pression seule ne crée pas automatiquement l’adhésion.

On adopte rarement durablement ce qui nous est uniquement imposé.

Peut-être que le véritable défi n’est pas : comment forcer le changement ?

Peut-être est-il plutôt : comment rendre le changement suffisamment désirable pour que les gens avancent d’eux-mêmes ?

25 Mai 2026

Les Mots et le Bruit

Vous remarquerez que je n’ai pas utilisé le « ou ». Oui, je n’oppose pas les mots et le bruit. Tout le paradoxe est bien là d’ailleurs.

Comment assumer le paradoxe de prendre la parole dans un monde saturé de paroles ? Comment vouloir dire quelque chose de vrai sans contribuer au bruit ? Comment utiliser les outils de la dépendance pour diffuser quelque chose de libre ?

Alors que je m’interrogeais sur la manière de faire connaître mon travail, de le diffuser, et peut-être simplement d’en vivre décemment pour sortir de cette pression financière permanente et lancinante, mon excès de conscience est venu balayer toute ma stratégie algorithmique. 

Il m’agace définitivement celui-là. Mon excès de conscience.

Il peut surgir n’importe où. Lorsque je fais mes courses alimentaires, avec ce tiraillement permanent entre le « ici » que je chéris tant et le vide de mon compte en banque, qui m’obligera à faire des choix plus low cost, et sans illusion, diamétralement opposés à mes convictions.

Mais je stoppe là mon esprit arborescent, déjà saisi par une seconde idée avant d’avoir développé la première. 

Les mots et le bruit, donc.

J’aime la phrase qui se pose. Celle qui a du poids. J’aime le piquant. Le mordant. Ce qui dérange parce que ça touche un repli de soi bien emmitouflé. Mais je refuse d’attiser la haine, la bêtise, ce vomi incessant de paroles sur tout et sur rien, sur elle et sur lui, cette déferlante d’avis érigés en certitudes.

De toute façon, je n’ai jamais été douée pour le tact au tact. Ni pour la blague. Ni pour la répartie immédiate. Moi, j’ai besoin de temps. D’intégration. De digestion. J’aime ouvrir une brèche. Sans jugement. Sans idéologie. Sans dogme à défendre.

Mais voilà. Je suis à contretemps. 

Parce que tout va vite. 

Une information en remplace une autre. Une guerre succède à une autre. Une terreur à une autre. Un scandale à un autre. On traque, on épie, on pointe, on désigne en scandant justice.

Les paroles s’opposent désormais aux mots. Les phrases toutes faites deviennent des étendards et des couteaux. Elles prétendent porter un idéal mais en perdent le sens en chemin.

Tout est à chaud maintenant. Réagir. Convaincre. Ou vaincre les cons — pour ceux autoproclamés en mission. L’ego harangue sa vérité avec véhémence, incapable d’entendre que l’autre parle peut-être le même langage, mais autrement. On a évincé les nuances. Les tonalités. Les lenteurs. Il faut parler vite. Hurler fort. Le dernier qui parle a raison.

On confond liberté d’expression et dénigrement.

On s’abreuve de chocs. D’effets d’annonce. De manipulations. Les politiques, nous nous y étions habitués. Les JT, eux, se sont ajustés aux téléréalités. Les éditions spéciales tournent en boucle et radotent les mêmes sujets. Même ma radio préférée a vrillé. Sa liberté est devenue sa propre dangerosité.

Chaque fil alimente une pensée nouvelle. Une objection. Un avis. L’esprit est saturé. 

Qui croire ? Faut-il décoder l’intention cachée derrière le propos ? Sommes-nous si poreux ? Si vulnérables face à la multiplicité des verbes ?

Je n’ai toujours pas les réponses à mes questions. Je serais bien tentée de demander à ChatGPT, mais il est critiqué pour son manque de fiabilité. Claude, lui, saurait assurément. Un peu trop peut-être. Influenceur à sa manière. Ça doit venir du codage binaire : blanc ou noir, bien ou mal, faire ou ne pas faire, penser ou se conformer.

Et si finalement, les Mots et le Bruit, c’était devoir choisir entre l’influence et l’audience ?

J’ai définitivement mal à la tête. 

Dépassé ma dose quotidienne de vacarme.

Un peu de silence peut-être. 

Se taire. 

S’extraire. 

Pour mieux réfléchir.

18 Mai 2026