Tout un Pays
Quand arrêterons-nous de chercher des solutions simplistes, des raccourcis et des précipitations à des crises complexes ?
Quand refuserons-nous sans appel toute forme de récupération ?
Quand arrêterons-nous d’invectiver, de pointer, d’établir des procès en incapacité, de chercher un coupable idéal, quand le véritable sujet, c’est la multiplicité et la diversité des causes ? Ni monocausales, ni monolithiques.
Quand arrêterons-nous d’envisager que le problème n’est qu’une ligne droite qu’il faut redresser ? Alors qu’il est une toile complexe où s’entremêlent une foule de paramètres ?
Quand arrêterons-nous de gaspiller de l’énergie, du temps et nos ressources morales, humaines et cognitives au lieu de les associer pour coconstruire des réponses durables, réalistes, mobilisables, concrètes et respectueuses ?
Quand allons-nous agir avec cette qualité incroyable dont est doté l’être humain ? Celle de discerner collectivement en âme et conscience.
Quel corps souhaitons-nous donner à nos indignations ?
Oui, nous le savons déjà, même si cela nous pique de l’admettre. Autant que d’apprendre que la providence n’existe pas. Que le Père Noël était un rêve. Que le héros était un mythe. Que c’est une erreur d’avoir prétendu offrir une éducation nationale, là où le vrai rôle devait s’arrêter à l’enseignement national. Que nous laisser grandir en nous laissant penser que nous serons toujours bordés, assistés, compris, soutenus, protégés était un mensonge.
C’est le réveil brutal, au goût amer. On se prend claque sur claque dans la figure. Un état qui ne peut abaisser une TVA, qui achève à coups de relances d’huissier un entrepreneur déjà à terre, qui ne peut empêcher un accord de libre-échange, qui ne peut réagir vite pour mettre en sécurité nos enfants, qui n’a aucune prise sur l’évolution climatique, qui ne peut pas agir en sauvegarde d’un vieillard esseulé, …
Le système est asphyxié. Au max de ses capacités. Trop lourd pour lire les individualités. Justice, santé, social, retraite, banque, fiscalité… Ils s’effritent tous. Ce n’est même plus une question de gouvernement. Ce n’est pas une question de bonhomme. De doctrine. De vision. De parti politique.
Ce n’est pas l’État contre nous.
C’est l’État et nous.
Deux responsabilités qui ne s’excluent pas. Deux responsabilités qui ne se remplacent pas.
Ceux qui vous vendent encore la division, nourrissent simplement leurs ambitions. Leurs projections. Ça crie. Ça hurle. Ça tacle. Des quantités de vérités. Certes. Mais toutes partielles ou incomplètes. Toute médaille n’a-t-elle pas deux faces ?
Oui je le répète, c’est l’État et nous. Et vu l’ampleur du chantier, on va s’épauler. Déjà, on va lui dire, qu’il n’a plus besoin de tout régenter. Ça va lui permettre de traiter ses sujets. Ceux sur lesquels on ne peut pas le remplacer. Alors, oui, c’est du travail, mais on va gérer nous-mêmes les temps d’écran de nos gosses et la bière ou non à 35 degrés. On va arrêter d’avoir peur de nos mômes. « Non, tout n’est pas permis. Tu n’iras plus flinguer le quartier. Inspire-toi plutôt des prouesses de Mbappé et d’Olise. » On va éduquer nos fils et nos filles loin des extrêmes. On va leur expliquer qu’on a besoin les uns des autres. Qu’aucun sexe, qu’aucune couleur, qu’aucune religion n’en domine un(e) autre. On va leur expliquer que leur intelligence dépasse la note. Que prendre une porte n’écrit en rien la suite du chemin. Ils vont venir voir avec nous nos anciens. Ils risquent de traîner un peu des pieds. Les vieux, ça racontent souvent le passé. Mais ils comprendront plus tard, qu’on ne pousse pas solide sans racine.
Oui, vu l’ampleur du chantier on va s’entraider.
Nous sommes nos propres héros. Dans nos engagements quotidiens. Pour vivre, pour créer, pour éduquer, pour enseigner, pour aimer, pour protéger, pour écouter, pour prendre soin, pour partager, pour fédérer, pour chanter, pour cultiver.
Oui, il faut tout un pays pour protéger nos enfants, nos parents, nos vulnérables.
Oui, il faut tout un pays pour construire notre adaptabilité à l’évolution climatologique. Pour isoler. Pour bâtir différemment. Pour la transition de notre agriculture, la préservation de notre terre sans laquelle nous ne serions.
Oui, il faut tout un pays pour insuffler, propulser, développer, soutenir notre création de valeur.
Oui, il faut tout un pays présent. Une présence véritable.
1er Juillet 2026
Mème l’Absurde disperse ses petits.
Le problème n’est pas l’absurde.
Il a toujours existé.
Le problème est le volume sonore qu’on lui accorde.
Ce matin encore, les réseaux sociaux me proposaient un étrange bestiaire :
un gorille, des thérians, Donald Trump, la consommation de boîtes de sardines.
Aucun rapport.
Et pourtant.
Tous occupaient le même espace. Le même format. La même intensité. La même place dans mon attention.
C’est peut-être là que réside le véritable sujet.
Nous ne vivons plus seulement dans une société de l’information.
Nous vivons dans une société de la concurrence pour l’attention.
L’important. L’anecdotique. Le stratégique. Le spectaculaire. Le dérisoire.
Tout arrive désormais dans le même flux.
Une guerre. Un mème. Une polémique. Une image de gorille. Une crise économique. Une vidéo de trente secondes.
À force de tout présenter sur la même scène, nous finissons par perdre le sens des reliefs.
Les mèmes participent de cette mécanique.
On les présente souvent comme de simples plaisanteries.
Ils sont pourtant devenus de puissants vecteurs de diffusion.
Un mème ne cherche pas nécessairement à convaincre.
Il cherche à circuler.
À être partagé. À être reproduit. À être commenté.
À occuper l’espace mental.
Peu importe qu’il soit vrai, faux, intelligent ou ridicule.
Sa réussite se mesure à sa capacité à voyager.
C’est précisément pour ça qu’on les utilise. Pas pour convaincre. Pour saturer.
Le sujet n’est donc pas Trump.
Le sujet n’est pas le gorille.
Le sujet n’est pas les thérians.
Le sujet n’est même pas la boîte de sardines.
Le sujet est le mécanisme qui leur permet d’occuper simultanément notre esprit.
À force de tout recevoir dans le même flux, on finit par tout ressentir pareil.
La même intensité pour un gorille que pour une guerre.
Nous ne manquons pas d’information.
Nous manquons de hiérarchie.
Nous ne manquons pas de contenus.
Nous manquons parfois de discernement sur ce qui mérite réellement notre attention.
Mème l’Absurde disperse ses petits.
Et nous les avons adoptés.
Mème (n.m.) — du grec mimesis, imitation — Larousse : « Concept (texte, image, vidéo) massivement repris, décliné et détourné sur Internet de manière souvent parodique, qui se répand très vite, créant ainsi le buzz. »
1er Juin 2026
Est-ce que l’on change mieux par désir ou par contrainte ?
On dit souvent que les gens résistent au changement. Je ne crois pas que ce soit totalement vrai.
Les gens changent tous les jours : ils changent d’habitudes, de métiers, de ville, de rythme, parfois même de vie.
En revanche, ils résistent souvent au changement lorsqu’il est perçu comme imposé.
Prenons l’exemple de l’énergie. Pendant des décennies, la voiture thermique a représenté une liberté : partir quand on veut, où l’on veut, sans y penser. Puis est arrivée la nécessité de transformer nos usages. Électrique, nouvelles mobilités, sobriété énergétique.
Le problème n’est pas forcément le changement lui-même. Le problème est parfois la sensation qu’il nous est retiré quelque chose avant qu’une autre solution ne soit devenue naturelle.
Une crise est un formidable accélérateur. Une hausse des prix, une pénurie ou une contrainte poussent souvent à regarder ailleurs. Mais une pression seule ne crée pas automatiquement l’adhésion.
On adopte rarement durablement ce qui nous est uniquement imposé.
Peut-être que le véritable défi n’est pas : comment forcer le changement ?
Peut-être est-il plutôt : comment rendre le changement suffisamment désirable pour que les gens avancent d’eux-mêmes ?
25 Mai 2026
Les Mots et le Bruit
Vous remarquerez que je n’ai pas utilisé le « ou ». Oui, je n’oppose pas les mots et le bruit. Tout le paradoxe est bien là d’ailleurs.
Comment assumer le paradoxe de prendre la parole dans un monde saturé de paroles ? Comment vouloir dire quelque chose de vrai sans contribuer au bruit ? Comment utiliser les outils de la dépendance pour diffuser quelque chose de libre ?
Alors que je m’interrogeais sur la manière de faire connaître mon travail, de le diffuser, et peut-être simplement d’en vivre décemment pour sortir de cette pression financière permanente et lancinante, mon excès de conscience est venu balayer toute ma stratégie algorithmique.
Il m’agace définitivement celui-là. Mon excès de conscience.
Il peut surgir n’importe où. Lorsque je fais mes courses alimentaires, avec ce tiraillement permanent entre le « ici » que je chéris tant et le vide de mon compte en banque, qui m’obligera à faire des choix plus low cost, et sans illusion, diamétralement opposés à mes convictions.
Mais je stoppe là mon esprit arborescent, déjà saisi par une seconde idée avant d’avoir développé la première.
Les mots et le bruit, donc.
J’aime la phrase qui se pose. Celle qui a du poids. J’aime le piquant. Le mordant. Ce qui dérange parce que ça touche un repli de soi bien emmitouflé. Mais je refuse d’attiser la haine, la bêtise, ce vomi incessant de paroles sur tout et sur rien, sur elle et sur lui, cette déferlante d’avis érigés en certitudes.
De toute façon, je n’ai jamais été douée pour le tact au tact. Ni pour la blague. Ni pour la répartie immédiate. Moi, j’ai besoin de temps. D’intégration. De digestion. J’aime ouvrir une brèche. Sans jugement. Sans idéologie. Sans dogme à défendre.
Mais voilà. Je suis à contretemps.
Parce que tout va vite.
Une information en remplace une autre. Une guerre succède à une autre. Une terreur à une autre. Un scandale à un autre. On traque, on épie, on pointe, on désigne en scandant justice.
Les paroles s’opposent désormais aux mots. Les phrases toutes faites deviennent des étendards et des couteaux. Elles prétendent porter un idéal mais en perdent le sens en chemin.
Tout est à chaud maintenant. Réagir. Convaincre. Ou vaincre les cons — pour ceux autoproclamés en mission. L’ego harangue sa vérité avec véhémence, incapable d’entendre que l’autre parle peut-être le même langage, mais autrement. On a évincé les nuances. Les tonalités. Les lenteurs. Il faut parler vite. Hurler fort. Le dernier qui parle a raison.
On confond liberté d’expression et dénigrement.
On s’abreuve de chocs. D’effets d’annonce. De manipulations. Les politiques, nous nous y étions habitués. Les JT, eux, se sont ajustés aux téléréalités. Les éditions spéciales tournent en boucle et radotent les mêmes sujets. Même ma radio préférée a vrillé. Sa liberté est devenue sa propre dangerosité.
Chaque fil alimente une pensée nouvelle. Une objection. Un avis. L’esprit est saturé.
Qui croire ? Faut-il décoder l’intention cachée derrière le propos ? Sommes-nous si poreux ? Si vulnérables face à la multiplicité des verbes ?
Je n’ai toujours pas les réponses à mes questions. Je serais bien tentée de demander à ChatGPT, mais il est critiqué pour son manque de fiabilité. Claude, lui, saurait assurément. Un peu trop peut-être. Influenceur à sa manière. Ça doit venir du codage binaire : blanc ou noir, bien ou mal, faire ou ne pas faire, penser ou se conformer.
Et si finalement, les Mots et le Bruit, c’était devoir choisir entre l’influence et l’audience ?
J’ai définitivement mal à la tête.
Dépassé ma dose quotidienne de vacarme.
Un peu de silence peut-être.
Se taire.
S’extraire.
Pour mieux réfléchir.
18 Mai 2026